Théorie de l’Information

Informatique
Fondations
Comprendre la mesure de l’information (bits, entropie de Shannon) et les principes de compression et transmission.

Claude Shannon

Le problème fondamental de la communication est de reproduire en un point, exactement ou approximativement, un message choisi en un autre point. – Claude Shannon

En 1948, Claude Shannon publie A Mathematical Theory of Communication et pose les bases de la théorie de l’information : l’information devient une grandeur physique mesurable, au même titre que l’énergie ou la température. Cette théorie est le fondement invisible de tout le numérique — de la compression ZIP aux intelligences artificielles.

L’information comme grandeur physique

Définition intuitive

L’information est la réduction d’incertitude apportée par un événement. Plus un événement est improbable, plus il est surprenant — et plus il transporte d’information.

Exemples :

  • Apprendre qu’il neige en juillet → beaucoup d’information
  • Apprendre que le soleil s’est levé → presque aucune information

L’information n’est pas dans le message lui-même, mais dans l’inattendu qu’il contient.

Les trois axiomes de Shannon

Shannon exige de toute mesure d’information qu’elle vérifie :

  1. Continuité — une variation légère de probabilité implique une variation légère d’information.
  2. Maximalité — l’incertitude est maximale quand tous les événements possibles sont équiprobables.
  3. Additivité — l’information de deux événements indépendants est la somme de leurs informations.

La seule fonction vérifiant ces trois axiomes est :

\[I(p) = -\log_2 p\]

Le bit — mesurer la surprise

Le bit (binary digit) est l’unité fondamentale de l’information. Il correspond à la surprise apportée par l’un des deux résultats d’une pièce équilibrée (\(p = \tfrac{1}{2}\)).

\[I(p) = -\log_2 p \quad \text{(bits)}\]

Plus \(p\) est petit (événement rare), plus \(I(p)\) est grand (surprise élevée).

Simulateur — Contenu informationnel I(p)

Ajustez la probabilité d’un événement et observez sa valeur informationnelle sur la courbe.

Probabilité p Information I(p)
% bits

Exemples remarquables :

Événement Probabilité Information
Pile ou face (équilibré) \(\tfrac{1}{2}\) \(1\) bit
Face d’un dé à 6 faces \(\tfrac{1}{6}\) \(\approx 2{,}58\) bits
Carte tirée parmi 52 \(\tfrac{1}{52}\) \(\approx 5{,}70\) bits
Octet précis parmi 256 \(\tfrac{1}{256}\) \(8\) bits exactement

L’entropie de Shannon

L’entropie \(H(X)\) mesure l’incertitude moyenne d’une source : c’est la quantité d’information qu’on espère recevoir à chaque symbole émis. C’est l’espérance de \(I(p)\) :

\[H(X) = -\sum_{i=1}^{N} p_i \log_2 p_i \quad \text{(bits par symbole)}\]

Entropie d’une source binaire

Une source émet «0» avec probabilité \(p\) et «1» avec probabilité \(1 - p\).

p («0») 1 − p («1») Entropie H
% % bits/symb.

Interprétation clé : H est maximale (\(H = 1\) bit) à \(p = 0{,}5\) — la source est totalement imprévisible. Elle vaut 0 aux extrêmes (\(p = 0\) ou \(p = 1\)) — quand l’issue est certaine, il n’y a rien à apprendre.

Entropie de différentes sources

La distribution de probabilités d’une source détermine son entropie, mais la séquence qu’elle produit révèle quelque chose de plus : à haute entropie, les tirages sont dispersés sans motif apparent ; à faible entropie, ils se groupent ; une source déterministe produit un patron parfaitement régulier.

Comparer des sources
N symboles Entropie H H max (\(\log_2 N\))
bits bits

À retenir : la séquence cyclique a la même entropie marginale qu’un dé équilibré (\(H = \log_2 6\)), mais sa séquence est parfaitement prévisible. Shannon mesure l’incertitude par symbole isolé, pas les corrélations temporelles.

Unités et ordres de grandeur

L’unité de base est le bit (b). En pratique, on stocke et transfère l’information en octets (o) : 1 octet = 8 bits. Les unités suivantes s’enchaînent en puissances de mille (SI) ou de deux (IEC).

Règle logarithmique des unités

Déplacez le curseur pour explorer l’échelle de gauche (bit) à droite (pétaoctet). Les objets du quotidien sont positionnés à leur taille réelle sur la règle logarithmique.

SI Unité SI

IEC Équivalent IEC

Écart

0 %

Type de contenu

Exemple

Exemple

Exemple

Les préfixes SI (décimaux) et IEC (binaires) diffèrent légèrement — d’où les capacités qui semblent « perdues ».

Mb ≠ MB — un facteur 8 qui trompe tout le monde

Les opérateurs télécom et FAI expriment les débits en mégabits par seconde (Mb/s ou Mbps), tandis que les fichiers et le stockage sont mesurés en mégaoctets (Mo ou MB).

Notation Nom Valeur
Mb mégabit \(10^6\) bits
MB / Mo mégaoctet \(10^6\) octets = \(8 \times 10^6\) bits
Gb gigabit \(10^9\) bits
GB / Go gigaoctet \(10^9\) octets = \(8 \times 10^9\) bits

Exemple concret : une connexion annoncée à 100 Mb/s transfère au maximum \(100 \div 8 = \mathbf{12{,}5\ \text{Mo/s}}\) de données. Un fichier de 1 Go prend donc au minimum \(1000 \div 12{,}5 = 80\) secondes à télécharger — pas 10 secondes.

Propriétés fondamentales

Non-négativité

\[I(p) \geq 0 \quad \forall p \in \,]0, 1]\]

L’information ne peut pas être négative. Elle est nulle uniquement pour un événement certain (\(p = 1\)) : ce qui est sûr n’apporte rien de nouveau.

Additivité

\[I(p_1 \cdot p_2) = I(p_1) + I(p_2)\]

Pour deux événements indépendants, l’information totale est la somme. C’est la propriété qui justifie le choix du logarithme : \(-\log_2(p_1 p_2) = -\log_2 p_1 - \log_2 p_2\).

Maximalité uniforme

\[H(X) \leq \log_2 N\]

L’entropie d’une source à \(N\) symboles est maximale quand la distribution est uniforme. Pour un dé équilibré : \(H = \log_2 6 \approx 2{,}58\) bits/face.

Décroissance monotone

\[p_1 > p_2 \implies I(p_1) < I(p_2)\]

\(I\) est strictement décroissante : plus un événement est probable, moins il est informatif. La surprise grandit avec la rareté.